OSTEOMAG-26-Identité-ostéopathie-2

Existe-t-il une identité de l’ostéopathie ?

AbonnésPratiquer l’ostéopathie fait appel à un savoir-faire et à l’acquisition d’un ensemble de techniques. C’est l’habitus ostéopathique. Mais ce métier ne se limite pas à cela. Entre savoir-faire et savoir-être, quelleOSTEOMAG-26-Identité-ostéopathie-2 est l’identité de l’ostéopathie ?

Pour répondre à cette question, les membres du ROF (Registre des Ostéopathes de France) ont fait appel à Laurent Denizeau, docteur en sociologie et anthropologie de l’Université Lumière Lyon 2 et enseignant chercheur au Centre Interdisciplinaire d’Ethique de l’Université Catholique de Lyon. Il est également directeur pédagogique du DU Philosophie et l’ostéopathie.
L’habitus est une notion développée par Pierre Bourdieu, sociologue français, pour représenter la matrice de perception et de jugement. La matrice, c’est la manière d’être, de se tenir, de manger, etc. Elle est le résultat de l’intériorisation d’un ensemble de normes, de valeurs, de comportements, etc. Du point de vue de la sociologie, on appartient à une classe sociale et on développe un habitus propre à cette classe sociale. Le rôle de l’anthropologue est de réfléchir aux représentations qui forment un groupe social. Laurent Denizeau s’est donc intéressé à l’expérience des ostéopathes et à la manière dont ils la perçoivent et en parlent. Et lorsqu’il interroge les ostéopathes sur ce sujet, la réponse la plus fréquente est : «je ne fais pas de l’ostéopathie, je suis ostéopathe ». Les ostéopathes refusent le « faire » pour s’identifier à l’« être ». Si la transition de l’apprentissage du métier à sa pratique se définit par une expérience centrée sur « un affinement perceptif », la singularité ostéopathique se définit alors dans cet affinement perceptif de l’expérience. Mais identifier cette singularité reste difficile en raison de la diversité des courants ostéopathiques. Quel est ce commun partagé qui donnerait une identité aux ostéopathes ? Le « savoir-être » ostéopathique dépasserait-il les différentes appartenances « confessionnelles » ?

Qu’est-ce que l’identité ?

Pour apporter des éléments de réponses à cette question, il faut comprendre comment l’identité professionnelle est fondamentale dans la construction du sujet.

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En société, « que faites-vous dans la vie ? » est une question incontournable. Elle illustre un glissement du faire à l’être. Cette identité est d’autant plus importante lorsqu’il s’agit de métiers« vocationnels ». Le métier participe à la réalisation du soi et l’identité profonde de l’être devient un métier (voir égale- ment notre reportage Quand la fasciathérapie touche le thérapeute : impacts identitaires de la formation à la fasciathérapie paru dans L’ostéopathe magazine numéro 16).
Le mot identité est aujourd’hui très utilisé dans les médias, en politique, etc. Mais qu’est-ce que l’identité ? Pour le philosophe Paul Ricoeur, auteur de l’ouvrage Soi-même comme un autre paru aux éditions Seuil en 1990, il y a deux étymologies du mot identité. D’abord l’ipse qui signifie « propre à moi » et évoque une forme de permanence dans le temps. Il apporte une réponse fiable à la question Qui suis-je ? et traduit l’idée que l’on reste soi-même alors que l’on évolue dans le temps. Ensuite, l’idem qui signifie « semblable, même ». L’idem traduit la similitude. Penser la question de l’identité c’est donc faire des aller- retour entre soi et l’autre. Nous ne sommes pas dans l’individualité et « le plus court chemin de soi à soi passe par autrui », explique Paul Ricœur. Réfléchir sur l’identité c’est réfléchir sur l’altérité, car l’identité repose sur l’identification et l’appartenance à un groupe. Il y a plu- sieurs cercles d’appartenance : professionnel, généalogique (nom donné à la naissance), physique (carte d’identité), etc. L’identité est multidimensionnelle et c’est une construction collective. Bien délimiter les contours de l’identité est important pour ne pas confondre identité et identitaire. L’identité procède d’une construction de la différence. Pour un « je », il y a un « tu », et pour un « nous », il y a un « eux ». L’identité n’est pas un résultat, c’est un commun partageable.

Le commun partagé des ostéopathes

Quel est donc le commun partagé des ostéopathes ? Le « projet » ostéopathie se caractérise par une différenciation de la médecine et une formation spécifique. Par ailleurs, toute discipline est représentée par une communauté de pairs qui valide ou non une pratique et il y a différents niveaux de validation. Le premier niveau est le diplôme. Il symbolise le passage du statut d’étudiant à celui de collègue. Ensuite, il y a l’histoire. La communauté de pairs se constitue en référence à une tradition, un héritage. Une tradition n’est pas un corpus de normes. C’est un ensemble d’expériences qui façonne une pratique. Dans son histoire, l’ostéopathie a entretenu un rapport privilégié à son fondateur, Andrew Taylor Still et sa communauté s’est bâtie dans un rapport de filiation. C’est pourquoi le mode privilégié de transmission de l’ostéopathie est le compagnonnage.
L’identité de l’ostéopathie se base également sur un corpus de savoirs basés sur une fine connaissance de l’anatomie. L’existence de courants de pensée ostéopathiques ne s’oppose pas à ce commun partagé, car la contradiction n’empêche pas l’unité (à différencier de l’uniformité). L’unité c’est l’organisation des différences qui sont fondamentales, car elles inscrivent l’ostéopathie dans une dynamique. Il y a également des principes : l’approche holistique et systémique du corps.
Mais au-delà des principes et de la formation, il existe une manière commune d’envisager la posture ostéopathique et d’appréhender le corps de l’autre que l’on envisage à travers les mots des ostéopathes. Il faut « lâcher le mental et laisser travailler les mains ». L’expression de cette expérience commune oriente à nouveau vers un « savoir-être » plutôt qu’un « savoir-faire ».

La main : un savoir fort de l’ostéopathe

Qu’en est-il de l’ostéopathie en tant que thérapie manuelle ? « Aussi longtemps que l’ostéopathe utilise ses mains, il peut être appelé pur ostéopathe. À l’exact moment où il utilise tout autre moyen, il ne fait plus de l’ostéopathie » expliquait John-Martin Littlejohn*. L’ostéopathie est une technique manuelle, mais cette spécificité ne lui est pas propre. Les kinésithérapeutes qui se forment à l’ostéopathie expliquent cependant que « ce ne sont pas les mêmes mains » et qu’ « il a été difficile de changer de main ». La main n’est donc pas une réalité anatomique, mais une métaphore sérieuse. Toujours selon John-Martin Littlejohn, la main de l’ostéopathe ce sont « des doigts qui pensent, sentent, voient et savent ». La main est le lieu de la perception et le vocabulaire de la vision prime. Les mains sont des sortes de sondes qui visitent le corps. « Elles ne pensent pas, elles savent ! » allaient jusqu’à dire William Sutherland**. L’originalité de l’ostéopathie est donc d’associer un savoir anatomique avec une posture originale: l’écoute de ses mains. L’ostéopathe suit ses mains qui le conduisent en des endroits auxquels il n’avait pas songé à intervenir. Et il leur fait une singulière confiance. Le savoir-être ostéopathique ce serait le passage d’une posture de méfiance par rapport à la sensation à une posture de confiance. Les mains sont indissociables du sujet. Apprendre à percevoir, ce n’est pas que ressentir. La perception est une interaction profonde entre la main et la pensée.

Le toucher est le seul sens réciproque : lorsque l’on touche, on est touché

Ainsi le savoir de l’ostéopathe ne se li- mite pas au savoir-être d’une main. C’est une symbolique qui sert à rassembler. Car lorsque l’on demande aux ostéopathes s’ils n’utilisent que le toucher, ils répondent négativement. Tous les sens sont utilisés, mais la main est le symbole d’une relation de soin de sujet à sujet, d’une interaction, d’une rencontre. Car le toucher est le seul sens réciproque : lorsque l’on touche, on est touché. La main n’est ni un outil, ni un instrument de mesure, ni un mé
dia. Elle incarne une singulière posture d’écoute de l’autre symbolisée dans la métaphore de la main soignante, car accueillante.

John-Martin Littlejohn
* D’origine écossaise, John-Martin Littlejohn (1865-1947) reçoit une formation universitaire dans les domaines de la théologie, des lettres et de la médecine. Il émigre aux États-Unis en 1892 et y termine ses études de médecine. Il vient consulter A.T. Still à Kirksville en 1892 pour des problèmes de santé chroniques et il est tellement émerveillé par le concept et la technique ostéopathiques, qu’il décide de devenir ostéopathe. Il suit la formation au collège de Kirksville, tout en y donnant des cours de physiologie. Passionné de science, il se heurte bientôt à A.T. Still, que les expériences douloureuses passées avec la médecine de son temps rend très réticent à intégrer les progrès de la médecine scientifique naissante. En 1898 il publie Lecture Notes on Physiology et en 1900, il quitte Kirksville pour Chicago et fonde avec ses deux frères l’American College of Osteopathy, Medicine and Surgery. Cette même année, il publie Journal of the Science of Osteopathy, et Notes on the Principles of Osteopathy. En 1907, il rassemble ses cours et articles dans deux livres, Principles of Osteopathy, Theory and Practice of Osteopathy. En 1913, il rentre en Europe et s’installe en Angleterre, projetant d’y créer une école d’ostéopathie. À cause de la Première Guerre mondiale, ce projet ne prend forme qu’en 1917, avec la création de la British School of Osteopathy (BSO). Cette école est l’origine de tout un courant ostéopathique européen. John Littlejohn a poursuivi l’œuvre d’A.T. Still, utilisant les éléments apportés par le développement des sciences de base de la santé et de la médecine scientifique. Il a beaucoup insisté sur la relation de l’organisme vivant avec son mi- lieu, affirmant que la santé est essentiellement la conséquence de l’harmonie de cette relation. Source : http://www.approche-tissulaire.fr/

 

William Sutherland
** Originaire du Middle West américain, William Sutherland (1873-1954) ne se destine pas à la carrière médicale. Il commence sa vie professionnelle comme apprenti dans un atelier d’imprimerie, puis devient journaliste. C’est en tant que tel qu’il entend parler de l’ostéopathie au cours de l’année 1897. Les propos qu’il en- tend semblent tellement contradictoires qu’il décide d’aller au collège de Kirksville pour se rendre compte par lui-même. Il est particulière- ment impressionné par ce qu’il voit – le nombre de patients venant de toute part et la qualité des soins et des résultats obtenus, qu’il décide de de- venir ostéopathe. Il commence sa formation en 1898 et reçoit son diplôme des mains même de Still en 1900. C’est au cours de ses études qu’il tombe en arrêt devant un spécimen de crâne semi-désarticulé et qu’il est frappé par une étrange intuition : les agencements anatomiques des structures crâniennes semblent indiquer l’existence de mouvements entre-elles. Il appellera cette intuition L’idée folle. Il mettra plus de vingt années à accepter l’idée et à se lancer dans une étude exhaustive de l’anatomie du système osseux crânien afin de déterminer la véracité de son intuition. En 1939, il publie une courte monographie The Cranial Bowl (la coupe crânienne), exposant la théorie du possible mouvement des os du crâne. Il y développe sa vision mécaniste du crâne. Cet ouvrage n’aura aucun succès et ne rencontrera que très peu d’intérêt chez les professionnels de son époque. Ses recherches le conduiront à développer ce que nous appelons l’ostéopathie crânienne, qui se fonde sur la reconnaissance de la mobilité microscopique de toute structure vivante et son application particulière au domaine crânien. Il met l’accent sur le travail utilisant la puissance interne du système vivant plutôt que l’application de forces externes : « Permettre à la fonction vitale interne de manifester sa puissance infaillible, plutôt que d’appliquer une force aveugle venue de l’extérieur. » Source: http://www.approche-tissulaire.fr/
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