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Interview de Marianne Cassiau, ostéopathe D.O.

Dans le cadre du reportage “5es journées FédOsoli : quand la société prend forme” publié dans Ostéomag #37, nous avions pu interviewer Marianne Cassiau, ostéopathe D.O., sur son engagement au sein de l’association SVS 33 (Stop aux Violences Sexuelles) et sur le rôle l’association.

A PROPOS DE MARIANNE CASSIAU
Marianne Cassiau est diplômée du COB (anciennement cos bordeaux) depuis 2012. Elle a suivi plusieurs formations en ostéopathie : ophtalmologie, pédiatrie, obstétrique, gynécologie, endocrinologie. Elle a également suivi une formation sur les bases et la prise en charge des violences sexuelles. Professeure d’anatomie et de physiologie humaine en écoles privées, Marianne Cassiau intervient en entreprise dans la prévention des TMS.

Comment avez-vous découvert l’association SVS ?

C’était en 2015, à travers une rencontre d’information organisée à Bordeaux sur les violences sexuelles. Plusieurs professionnels de soin avaient été invités. Parmi les intervenants, il y avait notamment Violaine Guérin, gynécologue, endocrinologue et présidente de l’association SVS. Cette dernière a fondé l’association en 2013, car elle avait fait le lien entre les pathologies qu’elle traitait et les violences sexuelles. Elle avait notamment mis en avant l’importance de la somatisation.

« Je demande systématiquement à mes patients s’ils ont été victimes de violences physiques ou verbales. Les violences sont surtout faites aux enfants : 1 sur 5. Chez l’adulte, elles touchent 1 femme sur 4 et 1 homme sur 6. Je considère que 90 % des personnes ont été victimes de violences physiques »

Marianne Cassiau

Quels sont les objectifs de l’association ?

C’est d’informer le grand public et les professionnels par l’organisation de conférences qui abordent la dimension quantitative des violences sexuelles (données épidémiologiques) et qualitative (dégâts et conséquences sur le corps à travers la somatisation). Les mécanismes post-traumatiques mis en place par les violences sexuelles relèvent d’un processus de survie qui se traduit par la sidération, la sortie du corps et la dissociation. SVS insiste également sur les aspects juridiques : définition des violences sexuelles, voies de recours juridiques en France pour les victimes et les peines prévues pour les auteurs des violences sexuelles, etc. Le point de vue médical de la somatisation permet d’expliquer comment parle le corps. C’est pourquoi la prise en charge par SVS insiste sur l’importance de soigner le corps et non pas uniquement l’esprit.

Comment se fait cette prise en charge ?

SVS a mis en place un protocole qui peut être réalisé soit en cabinet soit dans le cadre d’ateliers thérapeutiques au sein d’une structure de l’association. Que ce soit en cabinet ou dans le cadre d’ateliers thérapeutiques, cette prise en charge est organisée sous la forme d’un protocole pour obtenir une reconnaissance sanitaire et une prise en charge de la sécurité sociale. Ce protocole est donc le même pour toutes les victimes de violences sexuelles accueillies par SVS.

Quelle est la finalité thérapeutique de ce protocole ?

On peut assimiler une violence sexuelle à une bombe qui fait exploser le corps et l’âme. Le corps est fragmenté et plusieurs praticiens sont nécessaires pour retrouver le tout. Le protocole s’appuie donc sur une prise en charge pluridisciplinaire. Au regard des dégâts causés par les violences sexuelles, c’est indispensable.

Pouvez-vous décrire ce protocole de prise en charge ?

Ce protocole fait appel à des outils psychocorporels qui permettent de travailler sur les limites. Il est composé de dix étapes qui abordent chacune des thèmes spécifiques. Si les étapes sont les mêmes pour toutes les victimes, on peut les travailler comme on les sent pour s’adapter à chaque victime.

Étant référente SVS, je peux réaliser les dix étapes du pro­tocole dans mon cabinet. Mais il est préférable de rediriger les victimes vers d’autres prati­ciens formés et pratiquant le protocole. Par exemple, avec mes différentes formations, je suis en mesure d’utiliser des techniques liées à la sophro­logie, la nutrition, l’ostéopathie et le psychocorporel. Pour les abords psychologique, kinésithérapeutique et yoga, je renvoie vers d’autres praticiens. Idéalement, il est préférable de renvoyer les victimes vers des praticiens formés à la prise en charge des violences sexuelles et au protocole de SVS. Mais ça dépend des disponibilités de sa ville ou de sa région.

Comment est réalisé le protocole dans la cadre des ateliers thérapeutiques ?

En atelier, les patientes sont prises en charge par un groupe de soignants formés aux vio­lences sexuelles et aux ateliers thérapeutiques. Dans cette équipe, il y a un référent qui peut être un professionnel de soin. Ce référent est accompa­gné d’un psychologue ou thé­rapeute, d’un ostéopathe ou un kinésithérapeute, d’un maître d’armes et d’un coordinateur.

Pour réparer ces corps et esprits meurtris, l’origi­nalité de SVS est en effet d’intégrer dans ses ateliers thérapeutiques une séance d’escrime. Qu’apporte l’escrime au processus de guérison des victimes de violences sexuelles ?

L’escrime va d’abord aider la personne à reprendre conscience de son corps : de sa sensibilité, de ses appuis, de ses muscles, de ses mouvements et de toutes ses capacités sur le plan postural. Ensuite, l’escrime est un sport très cadré dont les principes et les règles s’accordent bien aux étapes de soins du protocole.

Par exemple, pour l’étape qui permet d’aborder les limites, on travaille l’attaque, comment aller vers l’autre pour découvrir les limites de l’adversaire. Avec une protection symbolique forte représentée par la combinai­son et le masque et en ayant une arme à la main. Toutes les projections sur la personne en face sont possibles. Une configuration idéale pour le début du protocole de soins lorsqu’il faut faire sortir la violence qui est en fait une double énergie meurtrière : celle de l’agresseur et celle de la victime (envie de meurtre sur l’agresseur). Faire sortir cette violence au début du processus de guérison est indispensable, car elle pompe l’énergie de la personne pour in fine la détruire elle-même et son entourage. Les victimes de violences sexuelles sont des personnes sous pression qui peuvent exploser à tout moment.

« Mon approche avec le patient a changé. Même si l’ostéopathie fait appel à une certaine sensibilité, je prends le temps avant d’approcher ou de toucher mon patient. Car le corps de certains patients ne veut pas être touché. Ce sont des corps tendus avec lesquels il est nécessaire de recréer un lien physique pour redonner une confiance dans le toucher thérapeutique »

Marianne Cassiau

Pouvez-vous présenter les étapes de ce proto­cole et leur mise en place concrète ?

Le protocole comporte dix étapes avec un thème spé­cifique. Mais les victimes découvrent les étapes au fur et à mesure de l’avancée du protocole. Je préfère donc ne citer que les trois premières : les limites, les bases et la protec­tion.On présente d’abord le thème sur lequel on va travailler pen­dant l’atelier. On échange avec les participants et ensuite il y a une pratique d’escrime. Après le retour au calme, on fait un débriefing. Les ateliers durent 4 heures et rassemblent entre 10 et 12 personnes.

Lorsque cette session d’es­crime a lieu avant une prise en charge ostéopathique, sentez-vous la différence au cours du traitement ?

Oui. Le patient est plus conscient de son corps pour décrire les douleurs et ce qu’il ressent. Un des points impor­tants de ces protocoles de soins est de retrouver son corps à tra­vers les cinq sens. L’ostéopathe y contribue par le toucher (kinesthésie) et c’est plus rapide avec une session d’escrime au préalable. C’est pourquoi je conseille également beaucoup les pratiques corporelles de type yoga ou Pilates.

À travers votre prise en charge ostéopathique, retrouvez-vous des dysfonctions particulières chez les victimes de violences sexuelles ?

Non, il n’y a pas de localisation particulière. C’est très variable pour chaque personne. Même si le corps parle à l’endroit où il a souffert, dans la zone d’agression. En revanche, au cours des tests de début de séances, je vais retrouver des postures. Plutôt des instabilités posturales avec des chaines en excès ou en défaut. Une étude montre beaucoup de chaines antérieures avec les genoux en X. Mais ce n’est pas systématique.

La prise en charge des violences sexuelles et votre pratique avec SVS ont-elles influencé votre manière de mener une consultation ostéopathique ?

Oui. Aujourd’hui, je demande systématiquement à mes patients s’ils ont été victimes de violences physiques ou verbales. Car les violences sont surtout faites aux enfants : 1 sur 5. Chez l’adulte, elles touchent 1 femme sur 4 et 1 homme sur 6. Concernant la variabilité à l’âge adulte entre les hommes et les femmes, on peut se demander si cela n’est pas dû à un tabou de la société qui fait que les hommes le déclarent moins que les femmesJe pose donc la question car je considère que 90 % des personnes ont été victimes de violences physiques. N’oublions pas que le châtiment corporel n’est toujours pas légalement interdit pour les enfants…

Le sujet peut être délicat pour un certain nombre de patients. Comment amener la question pen­dant votre consultation ?

Je formule ainsi ma question : « vous rappelez-vous avoir vécu durant votre vie des violences morales, phy­siques ou sexuelles ? » Des personnes peuvent ne pas avoir conscience de violences sexuelles subies, car l’amnésie somatique met le corps en position off. Poser la question peut ouvrir la parole. Si le patient en a conscience, on en parle. On peut lui proposer d’en parler dans un lieu sécurisé. Certains patients me disent qu’ils n’en avaient jamais parlé auparavant.

Est-ce qu’il arrive qu’une consultation ostéopa­thique qui révèle la prise de conscience d’une violence ne se déroule par la suite que dans le verbal ?

Ça dépend selon ce que je ressens et la personne. Certains ont besoin du temps de l’échange de la parole. D’autres non et l’on va travailler corporellement. Mais le fait de poser la question fait remonter la mémoire. Je peux citer le cas d’une patiente qui a pris conscience d’avoir subi des violences 6/7 mois après la consultation.

Votre pratique technique a-t-elle été également modifiée ?

Au niveau pratique, mon approche avec le patient a changé. Même si l’ostéopathie fait appel à une certaine sensi­bilité, je prends le temps avant d’approcher ou de toucher mon patient. Car le corps de certains patients ne veut pas être touché. Ce sont des corps tendus avec lesquels il est nécessaire de recréer un lien physique pour redonner une confiance dans le toucher thérapeutique. Au cours de mes forma­tions en ostéopathie, je n’ai jamais été formé à la violence sexuelle ou la violence tout court.

Finalement, les traumas courants (entorse, accident de voiture, etc.) sont des violences physiques. J’intègre aujourd’hui dans ma pratique l’impact sur le corps de ces traumas, notam­ment les émotions associées présentes à ce moment-là.Les ostéopathes en somato-émotionnel ont certainement déjà une approche similaire par rapport aux violences.


Une interview publiée dans Ostéomag #47

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